※ Cet article aborde les principaux éléments de l’intrigue ainsi que la fin de Project Hail Mary. Si vous n’avez pas encore vu le film, je vous conseille de lire cet article après l’avoir vu.

Il y a des histoires que l’on suit jusqu’au bout, même quand on devine à peu près où elles vont. Deux personnages qui s’accordent mal au départ se heurtent, se méprennent, puis apprennent peu à peu à se comprendre. Le parcours n’a rien de neuf, mais il est difficile de détourner les yeux en voyant leur relation changer en chemin.
Les films de duo partent souvent de cette familiarité. Deux personnes qui semblent ne pas pouvoir s’entendre se heurtent et se chamaillent, puis s’habituent l’une à l’autre. Project Hail Mary suit lui aussi fidèlement cette forme familière du genre.
Pourtant, si le film laisse un écho particulièrement profond une fois terminé, ce n’est pas parce qu’il a renversé la grammaire du genre. Tout en marchant vers un dénouement que chacun peut anticiper, il refuse de négliger les frictions infimes qui surgissent en chemin. Combien d’échecs deux êtres que séparent la langue, le corps, les sens et jusqu’à leur vision du monde doivent-ils accumuler pour partager une seule pensée ? Project Hail Mary creuse ce processus éprouvant avec une obstination remarquable.
L’homme qui s’est réveillé, et la vérité qui arrive en retard
Ryland Grace se réveille au milieu de l’espace, coupé de tout. Il est seul auprès des corps froids de ses coéquipiers, incapable de se rappeler jusqu’à son identité. Son passé a été effacé, mais les connaissances inscrites en lui n’ont pas disparu. Il murmure à quoi servent les appareils aussi naturellement qu’il respire, brise le silence avec des plaisanteries incongrues et fouille les recoins du vaisseau vide. À mesure qu’il touche ces équipements familiers, ses souvenirs interrompus retrouvent eux aussi peu à peu leur place.
Le film n’explique pas son monde d’un seul coup. Chaque fois que Grace assemble un fragment de mémoire, le public comprend la situation avec lui. Rien ne nous est donné entier : il faut réunir les morceaux épars, l’un après l’autre. Cette manière de raconter laisse déjà entrevoir la façon dont la suite va se dérouler.
Plus les souvenirs s’assemblent, plus Grace s’éloigne du héros que nous attendions. Il n’avait jamais proposé, dès le départ, de sauver l’humanité. C’était un simple professeur de sciences, replié dans une salle de classe après avoir été traité en hérétique par le monde universitaire.
Les choses prennent un tour inattendu lorsque sa théorie singulière attire par hasard l’attention du projet de sauvetage de l’humanité. On lui impose presque la recherche, mais il y révèle un talent insoupçonné. Sans s’en rendre compte, il est poussé vers le rôle de celui qui devra porter le destin de l’espèce. Le problème, c’est que l’espace n’a pour lui rien de romantique. Il a terriblement peur de mourir et comprend mieux que personne ce que signifie un aller simple. Du début à la fin, il refuse donc obstinément de partir.
La décision d’Eva Stratt, responsable du projet, n’en est pas moins impitoyable. Convaincue que les chances de survie seraient minces sans Grace, elle ignore sa peur, le fait endormir de force et l’expédie à bord du vaisseau. Le film cache ce fait au début. Nous supposons qu’il s’est porté volontaire, mais cette idée se défait à mesure que la mémoire lui revient. Lorsque nous apprenons enfin pourquoi il se trouve à bord, la violence contenue dans la mission devient elle aussi visible.
À cet endroit, la relation entre le monde et Grace bascule d’un échange entre égaux vers une mobilisation à sens unique. Il est traité comme une pièce réquisitionnée pour réparer un monde défaillant, plutôt que comme un être humain doté d’une vie intérieure et d’une volonté. Juger une personne entière à sa seule utilité : la violence peut aussi arriver avec le visage d’un choix rationnel.

Usé comme une pièce puis jeté dans l’espace, Grace rencontre, au plus profond de sa solitude, un être incroyable. Un vaisseau inconnu apparaît dans l’obscurité. À l’intérieur, Rocky, une créature intelligente, est comme lui le seul survivant à bord. Un humain réquisitionné par l’humanité et un extraterrestre qui a traversé l’espace pour sauver sa planète. Deux êtres venus de mondes entièrement différents se découvrent au milieu de l’univers.
Une relation est un acte de traduction sans fin
Un lien ne commence pas nécessairement par une entente affective. Ce qui les rapproche d’abord, c’est le besoin de survivre, plus que la simple bienveillance. Pour résoudre les problèmes immédiats, chacun doit comprendre précisément les méthodes et le fonctionnement de l’autre. Ils ne sont pas encore amis. Chacun est plutôt un inconnu que l’autre doit absolument déchiffrer pour rester en vie. Au début, seuls les besoins pratiques et le calcul les font avancer.
Mais on ne peut pas se moquer d’une relation en la déclarant fausse parce qu’elle est née d’un besoin. Les collègues ou les personnes assises côte à côte par hasard arrivent eux aussi, le plus souvent, avec leurs propres besoins. Ce qui compte vient après, quand disparaît la raison première de rester ensemble. Même s’il n’y a plus rien à obtenir, peut-on encore voir l’autre comme une personne à part entière ? Peut-être est-ce alors qu’une relation commence à montrer ce qu’elle est.
D’où vient une compréhension véritable ? Grace et Rocky posent la question sous sa forme la plus extrême. Leurs langues, leurs corps et leurs manières de sentir le monde sont entièrement différents. Dépourvu d’organes visuels, Rocky perçoit son environnement par les échos et les vibrations et communique avec des sons proches d’accords. Même voir, une expérience si évidente pour Grace, est un sens que Rocky n’a jamais eu.
Leur conversation doit donc reprendre aux fondations mêmes du langage. Ils conviennent d’abord qu’un accord signifie « un ». Une horloge entre eux, ils comptent les secondes et établissent une unité de temps commune. Après les nombres viennent les noms des éléments ; ce n’est qu’une fois ces noms accumulés qu’ils peuvent s’interroger sur leurs situations respectives. Leur dictionnaire à deux, parti de rien, s’épaissit ainsi page après page.
Ils comblent tout juste un écart de compréhension avant de poser prudemment le mot suivant sur un sens qui menace de s’effondrer. Aucun bond magique ne facilite ce difficile déchiffrement d’une langue inconnue. Même devant les problèmes les plus tenaces, le film reste fidèle aux règles de la science-fiction rigoureuse, sans recourir à une invention commode. C’est justement cette obstination qui rend l’histoire intéressante. La traduction est un travail ardu ; cela ne condamne pas son apprentissage à l’ennui.
La musique de Daniel Pemberton brouille la frontière entre travail et jeu. Chaque fois qu’ils résolvent une équation difficile, les deux frappent la cloison en criant de joie, dansent maladroitement et inventent leur propre salut en se cognant les poings. La biologie inconnue de l’autre les effraie, mais ils continuent d’échanger leurs gestes imparfaits. Pour eux, traduire est un effort intellectuel exigeant autant qu’un jeu : fabriquer ensemble les signes et les règles, et y prendre plaisir.
La bande originale sert aussi de table des matières cachée au film. Il suffit de disposer les titres dans l’ordre pour voir comment Grace et Rocky se rapprochent. La première moitié va de « Barrier Language » (La barrière du langage) à « Connection » (Connexion), passe par « Clock Numbers » (Les chiffres de l’horloge) et « Learning to Communicate » (Apprendre à communiquer), puis arrive à « Finding Rocky Voice » (Trouver la voix de Rocky). Entre ces morceaux se glissent « Two of Us » (Nous deux), des Beatles, et « Gracias a la Vida » (Merci à la vie), de Mercedes Sosa, qui donnent un nom plus direct à leur relation.
Rocky et Grace, et la gratitude devant l’existence de l’autre. Le véritable voyage du film consiste à apprendre, peu à peu, cette langue inconnue qu’est autrui, davantage qu’à traverser l’espace.

Peut-être le savions-nous déjà. Chaque fois que nous entrons dans l’orbite de quelqu’un, nous devenons des traducteurs maladroits. Nous fouillons nos vieux dictionnaires pour interpréter tant bien que mal une expression étrangère, un lourd silence, jusqu’à la peur qui s’y cache. Et nous découvrons à nouveau que ces traductions ne peuvent pas être parfaites à chaque fois.
Leur langue ne finit jamais par devenir parfaitement fluide. Les conversations butent ; expliquer un concept manquant impose un long détour. Pourtant, ils se rapprochent peu à peu à travers ces décalages. Sans jamais s’atteindre tout à fait, ils ont continué d’accorder leurs fréquences et de tapoter sur le traducteur. Ce qui témoigne de leur relation, à la fin, c’est ce temps maladroit et laborieux lui-même.
Puisque nous parlons de chansons, je voudrais revenir sur une scène qui m’est restée : Eva Stratt chantant « Sign of the Times », de Harry Styles, sur le porte-avions. Celle qui a sans cesse relégué la peur des autres au second plan au nom de la survie humaine s’appuie, pour un instant, sur une chanson et laisse filtrer ses propres sentiments. Même elle, qui a tout fait avancer à coups de décisions froides, reste une traductrice maladroite devant son propre chagrin.
Ce qui m’intéresse, c’est que la scène ne figurait pas dans le scénario. Ryan Gosling l’a proposée après avoir entendu Sandra Hüller chanter dans un couloir pendant le tournage ; Hüller aurait choisi le morceau dans sa propre liste de chansons d’adieu. L’un des moments les plus humains du film est arrivé en dehors de sa préparation minutieuse. Ne gardons donc pas de Stratt le seul souvenir d’une méchante sans cœur. La cruauté de son choix tenait moins à une malveillance personnelle qu’à la place qu’elle occupait, où quelqu’un devait forcément décider.
Le poids que l’on choisit de porter
À un moment, leur collaboration pratique commence à changer. Ce n’est pas un grand événement qui la transforme, mais la répétition de petits instants : les avertissements brusques de Rocky lorsqu’il craint pour Grace, leur joie commune devant une équation résolue, les moments où chacun commence à prendre le fardeau de l’autre comme le sien. Des sentiments personnels s’introduisent ainsi dans une conversation née du besoin.

Au terme de ce processus, l’objet évalué uniquement pour son utilité renaît en un être singulier doté de son propre poids irréductible. La proposition « j’ai besoin de toi pour survivre » se retourne en la déclaration téméraire « tu ne peux pas disparaître de cet univers ». La coopération fonctionnelle fait face au problème ; l’amitié pose son regard au fond de l’être qui se tient à vos côtés.
Le dilemme final de Grace n’est plus la survie de l’humanité. La réponse capable de sauver l’espèce a déjà été envoyée vers la Terre. Dans l’univers vide, il ne lui reste qu’une occasion de rentrer vivant et de fouler à nouveau le sol de chez lui.
Mais avant que Grace renonce à cette chance précieuse, Rocky est le premier à briser le mur. Quand le vaisseau est secoué et commence à se disloquer, il force la cloison et traverse sans hésiter. Il détruit de ses propres mains la vitre transparente à travers laquelle ils partageaient des accords, échangeaient des échantillons et criaient leur joie ; cette froide frontière qu’ils devaient protéger au prix de leur vie pour ne pas s’entretuer. Quitter le milieu qui lui permet de vivre et entrer dans le monde de l’autre vaut à Rocky des brûlures qui menacent sa vie. Au bout de la traduction attendait finalement le sacrifice, au-delà du langage.
Lorsque Grace abandonne sans regret le vaisseau qui pourrait le ramener chez lui, son geste est donc peut-être moins une décision froidement pesée qu’une réponse émue à ce que Rocky lui a déjà offert. Au milieu de cet univers déroutant, deux êtres tendent volontairement la main l’un vers l’autre. Des sentiments venus de mondes différents résonnent enfin dans une même direction.
La table des matières musicale que nous suivions passe ici par « Rocky Sacrifice » (Le sacrifice de Rocky), « Wake Up Buddy » (Réveille-toi, l’ami) et « Goodbye My Friend » (Au revoir, mon ami), avant de rejoindre le dernier morceau, « Amaze Amaze Amaze (Life on Erid) » (Émerveillement, émerveillement, émerveillement : la vie sur Erid).
Une responsabilité imposée use le cœur. Celle que nous prenons sur nous peut parfois nous faire franchir de notre plein gré le bord d’un précipice.
Nous imaginons souvent qu’une bonne relation est celle qui ne fatigue ni l’un ni l’autre. Nous voulons le confort de quelque chose qui ne nous consume pas, que nous pouvons quitter à volonté. Mais une relation qui ne laisse aucun poids ressemble peut-être davantage à un accord qui dure tant que chacun est utile à l’autre qu’à un lien.
Les vraies relations compliquent inévitablement le quotidien. Elles réduisent les choix, prennent du temps et s’invitent sans cesse dans une vie qui suivait son cours sans heurts. Grace a accepté de bon gré ces contrariétés ; c’est ainsi que ses sentiments pour Rocky ont pu dépasser la simple bienveillance ou le besoin.
Le salut ne vient pas au singulier
Un « Hail Mary » est d’abord une prière, mais, au football américain, c’est aussi une dernière longue passe lancée en fin de match, avec peu de chances de réussir. Fidèle à ce nom, le projet que l’humanité a lancé dans l’espace ressemblait à une prière désespérée.

Le film ne concentre pourtant pas son regard sur l’exploit miraculeux de l’humanité. Une passe lancée à l’aveugle traverse une longue obscurité et parvient à quelqu’un ; une personne inattendue la reçoit et la renvoie. Ce Hail Mary est l’histoire de deux êtres différents qui finissent par s’atteindre à travers le noir, davantage qu’une prouesse héroïque accomplie seul.
La grande cause du salut du monde transforme parfois les humains en moyens. Mais le désir de ne pas laisser un ami seul dans le noir est si concret qu’il ne s’use pas facilement. Nous appelons souvent héros celui qui combat devant tous les autres et en paie seul le prix. Pourtant, nul ne peut accomplir seul un sauvetage. C’est en partageant le fardeau de quelqu’un, et parfois en lui confiant le nôtre, que nous pouvons survivre ensemble.
Faire une place à côté de soi n’a jamais voulu dire lire l’autre sans erreur. C’était décider de rouvrir le dictionnaire demain, même devant des phrases que nous ne pouvons pas achever. Peut-être est-ce le sens d’un salut qui ne se fane pas.
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